Une faim terrible

P1160130.jpg

En fin de matinée, il avait quitté l’hôpital.

Ses proches lui lançaient des regards inquiets, le prenaient dans leurs bras, mais il ne comprenait pas pourquoi. Tout ce qu’il voulait c’était une bavette saignante arrosée d’une sauce au poivre. Quand il avait demandé qui aimerait l’accompagner au restaurant, un grand silence s’était installé. Son fils avait haussé le ton, le visage creusé par les larmes. 

« Pourquoi tu n’es pas triste ? ». Il ne savait pas de quoi il parlait, la seule chose qui comptait était la perspective d’une bavette. Rien d’autre n’avait d’importance. Il mourrait de faim, pas eux ? Les mots de son fils s’étaient fait plus tranchants, il voyait sa bouche se tordre pour les en sortir. Il n’entendait pas, ne pouvait que regarder ces gens qui, étrangement, ne lui disait plus grand-chose. A force, il en eut assez, de quel droit se permettait-il de l’observer de cette façon ? Il ne voulait plus les voir, c’est pourquoi il prit son manteau, son chapeau, et partit en fermant la porte. Au moment de sortir du grand bâtiment, qui durant tout ce temps l’avait accueilli et qui désormais paraissait si étroit, il se sentit faiblir. Sa vue se troubla, sa main fut prise d’incessants tremblements et il dut se tenir à la rambarde pour ne pas tomber. Une femme s’approcha ; proposa son aide.

Non ! Qu’on le laisse tranquille, ne voyaient-ils donc pas qu’il mourrait de faim ? Les forces l’abandonnaient, manger devenait urgent. Il s’assit pour reprendre son souffle. Autour de lui régnait une terrible agitation. Mais que faisaient tous ces gens ? Ne pouvaient-ils donc pas prendre leur temps ? Il se sentait perdu au milieu de cette tourmente, sa poitrine s’en trouvait compressée ; il devait absolument trouver de quoi se nourrir. Il sentait, au fond de lui-même, un vide si lourd à porter que son estomac criait famine. Alors, dans un effort déchirant, il se leva ; un pas après l’autre, il avança. Plus l’éloignement était grand et plus la douleur s’intensifiait. Mais il ne pouvait s’arrêter, il savait qu’il ne pourrait repartir.

Il traversa un boulevard, écrasé par la foule, noyé sous le bruit ; un brouillard obstruait son regard et bientôt il ne sut plus où il était. Dans un geste désespéré, il prit ses écouteurs qu’il enfonça dans ses oreilles. Tout ce qu’il voulait c’était le silence, ne plus entendre les cris des enfants et les vrombissements des moteurs. Ses yeux se fermèrent et ainsi, le noir pour seul compagnon, il trouva le courage de poursuivre. Sa raison, sa conscience et ses peurs l’abandonnèrent, ne restait plus que son corps qui lui, savait où aller.

Il marcha, évoluant dans des ténèbres se voulant rassurantes. Un flot de sensations extérieures le caressaient sans jamais l’agresser, quand soudain il sentit une main chaude secouer son épaule. Ouvrant doucement les yeux, le monde s’offrit à lui dans un éclair blanc et il reconnut le bistrot, celui qu’ils aimaient tant. Devant lui, un serveur à la chemise impeccablement lisse le regardait d’un air soucieux.

« Je voudrais une bavette saignante et une sauce au poivre. »

Sans attendre une réponse, il s’assit à la table du coin, celle qui permet de voir les cuisines. Il se tenait le dos bien droit car il savait qu’elle lui ferait une remarque si par malheur il se voûtait.

On lui servit sa bavette. Dans un sourire, il renversa le pot de sauce sur la viande dégoulinante de sang. Puis il coupa un morceau qu’il porta à sa bouche. Mais le plat était sans saveur ; quand il déglutit, il crut avaler du plomb et son ventre lui hurla qu’il était plein. Pourquoi ne pouvait-il pas manger ? Comment combler ce creux qui le dévorait de l’intérieur ? Même l’eau semblait épaisse dans sa gorge, lui laissant comme un goût amer.

Dépité, il repoussa son assiette et enfouit son visage dans ses mains. Il remarqua que la chaise en face était vide, ce qui était étrange car il ne l’avait pas entendu se lever. Il regarda autour de lui mais elle n’était nulle part.

« On ne peut pas disparaître comme ça », se disait-il, perturbé.

Un serveur passa près de lui et du geste, il l’arrêta.

« Excusez-moi vous n’avez pas vu ma femme ? »

Gabin Vissouze - Tous droits réservés