Un café dégueulasse

Homme qui fume sa clope.jpg

« Satanée bonne femme, toujours à m’emmerder. »

Voilà ce qu’il s’était dit quand elle l’avait tiré du lit à 8h30 ce matin. Et faut voir comment ! Une gueulante dans l’oreille avec sa voix hystérique et ses cheveux gras. Nom de dieu mais qu’est-ce qui lui avait pris de lui passer la bague au doigt ? S’il avait su que ça se passerait comme ça il aurait mieux fait de fermer sa gueule et de continuer à bouffer son homard. 125 euros qu’il avait casqué dans la soirée, tout ça pour quoi ? Une grognasse shootée au Xanax même pas foutue capable de préparer un café buvable, et ce en 4 ans de vie commune. Un pauv’ appartement au papier peint dégoulinant, une belle-mère débordante de rancœur et de sales odeurs, un chat obèse qui rien qu’à le regarder vous fout la gerbe, des factures impayées, des nuits à se branler, des maux de crâne à se damner… Vraiment quelle bonne idée il avait eu.

Une fois debout, il avait foncé à la douche et même là elle avait trouvé le moyen de le faire chier. Plus d’eau chaude ! Il s’était contenu… Ah si, parce que c’est pas son genre de cogner sur les bonnes femmes, mais celle-là… Celle-là parfois on s’demande si c’est pas c’quelle attend. Une bonne mandale, histoire de remettre les pendules à l’heure, pis après c’est un mois de tranquillité assuré, pas téméraire la Sandrine. De toute façon, c’est pas le moment de taper sur sa femme, par les temps qui court il suffit d’un dérapage, d’une chiquenaude de trop pour se retrouver bite à la main au fond d’une cellule.

Dans la salle de bain, il avait essayé de se raser mais sa lame était pleine de poils pubiens. Le pire dans tout ça, c’est qu’il savait même pas à qui ils étaient ! En face, son reflet semblait prêt à lui cracher dessus ; merde, c’était quoi cette tronche ? Comme si un camion poubelle y avait fait des aller-retours. Des cernes lui barraient les joues, son teint était vitreux, sa bouche pâteuse… Qu’est-ce qui lui était arrivé ? Il était pas mal avant pourtant, il avait son p’tit succès, c’était pas rare qu’il ramène une poule à la maison. Pis il l’avait rencontré, à l’époque elle était pas dégueue, même sacrément bandante, le genre salope distinguée. Il s’était fallu que de quelques minutes pour qu’il la tringle dans les chiottes du ciné. S’il avait su, bordel s’il avait su, il aurait retiré sa main de sa culotte et se serait concentré sur le film.

Ensuite il s’était rendu dans la cuisine, histoire d’avaler un bout. Comme d’habitude elle l’attendait, adossée au plan de travail, ses p’tites mains blanches de colère, sa bouche tordue. Il détestait ce regard, ce foutu regard qui vous lâche pas tout du long de votre café et vous colle à la peau. Parfois, y’a la belle-doche qui s’joint à la fête, et v’là qu’elles le fixent toutes les deux, sans un mot, et lui il continue de boire et fait comme si c’était normal. Famille de détraquées. A la longue elles auront sa peau, il le sait bien. Mais jusqu’au bout il luttera, pour pas leur donner le plaisir de crever trop vite. Oh non, il a le cuir solide ! Il va en falloir des journées noires, du désespoir et des cafés insipides.

Une fois dehors, il avait allumé une clope, inhalé la fumée dans une grande inspiration et s’était dit que le goudron qui encrassait ses poumons, était la seule chose de bien qui lui soit arrivé dans la vie.

Gabin Vissouze - Tous droits réservés