Les touristes

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C’était il y a vingt ans. A cette époque, il travaillait comme homme de compagnie dans un bar à hôtes à Kabukicho. Il était l’ami des femmes seules, l’oreille attentive de leurs confidences et parfois, dans certaines circonstances, leur amant. A sa façon il les aimait, c’étaient des relations équilibrées, basées sur un système d’échange. Il n’y avait pas de surprises, pas de risques, tout était calibré et surveillé. Ça lui plaisait comme ça. C’était simple.

Quand il rentrait chez lui, personne ne l’attendait. Il avait eu son quota d’amour, le reste du temps était pour lui. Son appartement était petit mais fonctionnel, quand il se réveillait, il n’avait qu’à tendre le bras, attraper la télécommande et allumer la télévision. Il ne manquait jamais « Le salon de Tetsuko », son émission préférée. En général, il se levait pour nourrir le chat. Parfois il prenait une douche, parfois il retournait se coucher. Il attendait l’heure d’aller au travail. Souvent, il fumait des cigarettes à sa fenêtre et regardait la circulation, treize étages plus bas. Il voyait les gens s’agiter et klaxonner dans un nuage poisseux de saletés. Un sourire apparaissait sur son visage, il se disait qu’il avait bien de la chance. Il arrosait ses plantes, en prenait soin comme ses propres enfants puis se préparait à manger. Un simple bol de nouilles réchauffées lui convenait, il n’avait jamais très faim. La journée s’écoulait lentement sans pour autant lui peser, puis avec la tombée de la nuit venait l’heure de travailler. En sortant, il disait « à tout à l’heure » à son chat mais celui-ci ne l’entendait pas. Alors il claquait la porte, descendait dans la ville ; la nuit commençait. Chaque jour était identique au précédent et s’il ne l’avait pas rencontré, il serait sûrement encore dans cet appartement, à prendre son temps et arroser ses plantes. La vie était simple et ça lui plaisait comme ça.

Quand il arriva au bar, elle était déjà là, sirotant un verre. On eut dit qu’elle l’attendait.

Elle s’appelait Momoe, comme la chanteuse. Elle avait le regard triste mais ça il avait l’habitude. Il lui fit son numéro de charme, elle rît et les verres s’accumulèrent. Elle avait dix ans de plus que lui, ça ne le dérangeait pas, au contraire, les femmes de son âge l’ennuyaient. A un moment, elle lui prit la main. C’était très doux, ce qui le troubla. De son immense tristesse se dégageait une force apaisante.

« Es-tu heureux ? », demanda-t-elle.

Pourquoi cette question ? Sa première réaction fut de retirer sa main mais elle raffermit sa prise. Il se perdit dans ses yeux, deux grandes pupilles noires, et alors il aperçut son reflet. Il n’y vit qu’un corps, une enveloppe creuse aux contours incertains. Son visage le dérangeait car il ne le reconnaissait pas. Dès lors, il comprit qu’il n’était plus qu’une image floue et c’est dans un murmure qu’il lui répondit.

« Non. »

« Viens avec moi, nous essaierons de l’être. »

Il n’en fut pas étonné, c’était comme si à la seconde où il l’avait vu, il avait su qu’avec elle il s’en irait. Il se sentait reprendre consistance à ses côtés, ses sens en étaient exaltés. Pour la première fois depuis longtemps, il sentit au plus profond de lui-même son sang chauffer et son cœur s’emballer. Ce n’était pas de l’amour, non c’était autre chose, un simple échange de bons procédés ; il avait besoin d’elle tout comme elle avait besoin de lui. Sans se concerter, ils s’étaient levés pour partir. Il avait dit au revoir à Ryu mais il savait que c’était faux. Il ne reviendrait pas.

Dehors, une voiture avec chauffeur les attendait. Elle les conduisit dans une grande maison aux bords de la ville, surplombant une crête. Ici tout était silencieux et la première chose qui le frappa, fut d’entendre le bruit de ses pas. Elle lui servit un verre de vin, dans un ballon en cristal.

« A la française ! » dit-il, ce qui la fit rire.

Ensuite elle lui demanda de se déshabiller. Une fois nu, elle observa son corps maigre puis voulut qu’il s’allonge près d’elle. Il la prit dans ses bras, senti son odeur. Ils ne parlaient pas, se contentant d’écouter le bruit de leurs respirations qui bientôt se mêlèrent pour ne faire qu’une. Ils s’endormirent sans s’en rendre compte. C’était leur première nuit ensemble.

Depuis, ils n’ont jamais dormi seul.

Gabin Vissouze - Tous droits réservés