Le retraité

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Cette journée avait pourtant bien commencé. Le soleil l’avait réveillé de sa chaude caresse, il avait le temps devant lui et sa femme dormait encore. Aujourd’hui était son premier jour de retraite. Il était descendu se préparer un café, son premier café de retraité. Un moment à savourer, assis sur ces éternelles chaises en bois rigide, qui tant de fois, les avaient supportés lui et sa fatigue. Elles allaient enfin pouvoir se reposer, oui car aujourd’hui, il se sentait bien, léger comme une plume. 

Mais il n’y avait plus de café, la boîte était vide. Il en fallait plus pour l’agacer et sans la moindre hésitation, il prit son manteau puis s’en alla chercher du café. En sortant de l’immeuble, il entendit sa femme l’appeler de la fenêtre. 

« Tant que t’y es, tu passeras chez le boucher prendre les saucisses pour ce midi ! »

Ah ! Le barbecue avec les Lambert, il avait complètement oublié. Qu’est-ce qu’il lui avait pris d’accepter ? « Tu verras, ça va être sympa pour ton premier jour » lui disait sa femme. Ça c’est sûr, avec ce con de George qui n’entend plus rien et Monique qui n’en peut plus de l’entendre, c’est sûr que ça va être sympa. Mais il refusait de gâcher sa journée et c’est tout sourire qu’il prit une douzaine de merguez ainsi qu'une douzaine de chipolatas. 

Sur le retour, il croisa la jeune voisine d’en dessous. Charmante, comme toujours, et le souvenir de son sourire lui fit oublier tous ses soucis. 

Il posa ses courses sur le plan de travail tandis que sa femme s’affairait dans tous les sens, répétant comme une litanie « Pourquoi tu es toujours dans mes pattes ? ». Il ne s’en formalisa pas, au bout de 40 ans, il avait bien compris que lorsque sa femme est en cuisine, il vaut mieux se faire tout petit. Longeant les murs, il voulut préparer son café et réalisa qu’il avait oublié d’en acheter. Cette fois-ci, il se permit un râle d’exaspération, ce qui ne manqua pas d’exaspérer sa femme. Il reprit son manteau et sorti à nouveau, bien déterminé à le boire ce foutu café. Une nouvelle fois, sa femme l’appela de la fenêtre.

« On peut savoir où tu vas ? Je ne vais pas tout faire toute seule ! »

Il s’arrêta, prit une inspiration et ferma les yeux. Quand il les rouvrit, sa voisine était de retour et à son passage, il trouva l’énergie de remonter. Bien-sûr, il lui laissa l’ascenseur, prétextant qu’il préférait prendre les escaliers. 5 étages, à 70 ans, quand est-ce qu’il arrêtera ses conneries ? 

Sa femme coupait des carottes, éminçait des oignons, épluchait la salade ; son énergie était épuisante. Elle lui ordonna de préparer la braise et il fit l’erreur de lui rappeler qu’il n’était que 11h. Le regard qu’elle lui renvoya suffit à clore le débat, alors il se mit au boulot. 

A 11h30, les Lambert arrivèrent. Déjà... pensa-t-il. Le problème avec les vieux c’est que « l’heure du déjeuner » est un concept vague. Dès le début, George attaqua.

« Alors ça y est, te voilà vieux ! » 

Ça lui allait bien de dire ça l’ancien prof, parti en retraite anticipée à 53 ans. Pourquoi n’arrête-t-il pas de répéter à sa femme qu’ils sont sympas les Lambert ? Non ! Il les déteste les Lambert et un jour il faudra que ça sorte ! Mais pas aujourd’hui, pas maintenant, ce serait trop bête. 

Le repas se déroula normalement. Sa femme fit la conversation, George emmerda le monde avec sa maison à Lacanau et Monique ne cessa de répéter que c’était très bon, surtout la sauce. Lui, il attendait que ça passe, n'embêtait personne. Il a fallu que Monique lui demande pourquoi il ne disait rien. Il failli répondre tout simplement qu’il s’en foutait mais fut devancé par George qui lui attrapa l’épaule en criant « c’est le coup de vieux, ça coupe le souffle ! ». Il allait lui expliquer qu’il aimerait bien lui mettre un coup de vieux dans la gueule mais sa femme l’en empêcha, expliquant qu’aujourd’hui il était un peu ailleurs. C’en était trop. Qu’est-ce qu’ils en savaient eux ? Sous prétexte qu’il est à la retraite, on parle à sa place ? Trop vieux pour articuler c’est ça ? 

Mais il n’avait jamais été un homme de confrontation. Alors il fit ce qu’il aurait dû faire dès le début. Il se leva de table, essuya la commissure de ses lèvres, remercia sa femme pour le repas et s’en alla. 

Une fois dehors, il entendit qu’on l’appelait mais ne se retourna pas. Au croisement, hors de vue, il se détendit et leva les yeux vers le ciel. Il se dit que ce serait bien de pouvoir s’envoler. 

Un instant, juste un instant. 

Histoire de souffler. 

Gabin Vissouze - Tous droits réservés