La femme battue

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Elle le savait. On l’avait prévenu. Mais elle ne les a pas écoutés, s’est contentée de sourire et de s’éclipser. « Pourquoi tu fuis la réalité ? » qu’on lui demandait, par un haussement d’épaules elle répondait. « Il faut que tu préviennes la police » qu’on lui ordonnait, « oui » qu’elle murmurait. Le pire dans tout cela, c’est qu’à chaque fois ils la croyaient. 

Au début, ce n’était qu’un simple dérapage, qui dans sa vie n’a jamais perdu le contrôle ? Seulement, certains finissent par y prendre goût, et le dérapage se transforme en habitude. La première fois il y a toujours une excuse, ensuite on ne prend même plus la peine de cette politesse. On cogne. Avec les poings, on se déchaîne, on casse et plus tard, peut-être, on parle. Tout naturellement, la discussion finit par disparaître, ne reste plus que le fracas des corps pour s’exprimer. Mais on encaisse, on serre les dents, on reste debout. Ça dure, ça dure, si bien qu’à la fin on ne sait même plus pourquoi on résiste. On pose un genou à terre mais, ici, il n’y a pas d’arbitre, personne pour fixer les règles. Le choc écrase le crâne, les yeux se voilent, la conscience s’efface. Ne reste que du noir. 

Un bip régulier la réveille. Des murs blancs l’entourent et les contours d’un visage se dessinent au-dessus d’elle. Des yeux compréhensifs la regardent, une bouche s’ouvre et se ferme sans qu'aucun son n’en sorte. Elle se concentre sur le regard, plonge dedans un instant. « Tout va bien » lui disent les yeux. 

Plus tard, un policier lui rend visite. Elle n’aime pas ses yeux à lui. Leur dégoulinante oppression la répugne, elle voudrait qu’il s’en aille. Il lui parle de choses qui lui font peur, lui pose des questions auxquelles elle ne veut pas répondre. Pourquoi la déshabille-t-il du regard ? Doucement, elle s’enfonce sous sa couette, retient sa respiration et ne bouge plus. Elle entend une porte qui s’ouvre puis se ferme. Il est parti.

Deux nuits passent puis le troisième jour pénètre à travers la fenêtre. C’est aujourd’hui qu'elle sort, sa meilleure amie vient la chercher. Une fois habillée, elle met ses lunettes pour cacher ses yeux gonflés. Dehors, elle marche d’un pas rapide. 

« Où tu vas ? » lui crie son amie, mais les lunettes gardent leur mystère. 

Elles arrivent bientôt face à un immeuble. Imperturbable, elle tape le code et le portail s’ouvre. Terrifiée par la tournure que prennent les événements, son amie s’engouffre à sa suite. L’ascenseur ne répond pas, elles grimpent les marches sans plus attendre. Les étages défilent, tout s’accélère. Circulant dans un dédale de couloirs aux portes identiques, elles s’arrêtent devant la 99 et sonnent longuement. L’amie ne sait plus quoi faire, la supplie de s’en aller. Des pas résonnent, un verrou se tourne et la porte s’ouvre. Il se tient là dans l’embrasure. Elle voit ses yeux qui se gonflent d’étonnement, ses iris bleues dans lesquelles jadis, elle se perdait avec amour. Elle tend les mains vers ce visage qu’elle trouvait si beau et ses doigts s’enfoncent dans ses orbites. Elle presse de toutes ses forces, s’immisce dans l’interstice et creuse encore. Il hurle mais elle n’entend pas. Tout ce qu’elle voit ce sont ces yeux qui plus jamais ne la regarderont. Qui plus jamais ne lui feront du mal. 

Gabin Vissouze - Tous droits réservés