Oh un couple. C’est mignon d’aller chez le médecin en amoureux. Quoiqu’ils tirent la tronche, ça n’a pas l’air d’aller fort. M'étonnerait pas que ce soit une histoire de grossesse non-désirée. Pourquoi je pense à ça moi ? Aucune idée, c'est comme si je pouvais lire en eux. Et vu les regards qu’il lui lance, il y en a un qui avait tout de même bien envie d’être papa.

Elle a le ventre qui gargouille, ça c’est le fœtus qui proteste parce que personne ne lui demande son avis. D’un côté, qu’est-ce que ça vaut l’avis d’un fœtus ? Probablement rien.

Un gamin, assis par terre, joue à rentrer des carrés dans des ronds. Il a l’air content de lui. Le potentiel papa montre à la potentielle maman ce mignon petit bout de chou, dans l’espoir, probablement vain, de l’attendrir. Elle paraît tout de même intéressée par l’animal alors occupé à mâchouiller un triangle. La gentille insouciance parviendra-t-elle à convaincre ? L’avenir d’un couple et d’une vie humaine repose sur un petit garçon de 2 ans en salopette jaune, bave aux lèvres et épi sur la tête. Il semblerait que le charme du morveux commence à opérer, j’aperçois une esquisse de sourire chez la potentielle maman. C’est peut-être cela que l’on appelle le miracle de la vie. Tiens bon p’tit gars, tu vas le faire. Il la tient, je n’en reviens pas, il la tient ! Voilà qu’elle ne le quitte plus des yeux. Plein d’audace, il se dresse sur ses deux pattes, découvre ses minuscules quenottes et use avec finesse de son capital câlin. Quelle performance ! Il sort le grand jeu en tapant dans ses mains et elle fait la même chose en retour, le visage figé dans une expression abrutie. Il s’approche, titubant légèrement vers ses bras tendus. Mais prend son temps, ce petit sait ménager ses effets. Le potentiel papa quant à lui est aux anges, rêvant déjà de gigoteuses et autres mignonneries.

Il se passe alors quelque chose d’inexplicable. Peut-être plus évidente pour un humain de deux ans mais néanmoins surprenante aux yeux de la communauté scientifique, pourtant riche d’une grande expérience dans l’étude comportementale des humanoïdes à dents de lait.

Notre fringuant bambin s’arrête d’un seul coup. Le silence se fait dans la salle, toute l’attention est sur lui. Que prépare-t-il ? Mon œil capte un mouvement à ma droite, c’est la maman du gamin, une expression horrifiée sur le visage qui se lève d’un bond. Je reporte mon attention sur le dit gamin et n’ai que le temps de plonger au sol, évitant de justesse l’assaut glaireux. En effet, mû par une volonté dévastatrice, symptomatique d’un enfant profondément dérangé, le bambin se met à tourner sur lui-même tout en crachant à répétition. Force est de constater la maîtrise technique et l’efficacité de cette attaque qui touche neuf cibles sur douze. Une véritable boucherie gluante, la potentielle maman en première ligne est affreusement blessée, un de ses yeux a disparu derrière ce que l’on pourrait communément appeler un « glaviot ». Satisfait du résultat, le terroriste éclate d’un rire sadique, rapidement étouffé par sa mère qui, face aux victimes, se répand en excuses dégoulinantes. Comme le veut l’usage, aucune protestation n’est émise. Que voulez-vous ? « Ce n’est qu’un enfant ». Seulement, sous couvert d’innocence, il vient de signer l’arrêt de mort d’un potentiel bébé et par la même occasion s’est fait un ennemi à vie en la personne du potentiel papa.

Je jette un œil aux deux autres survivants, de par leurs places hors de portée de la zone de tir. Un homme, une femme. Le premier se palpe, n’en revenant pas d’être sain et sauf. La seconde, inconsciente du drame qui vient de se passer, est scotchée à son portable. « Swipant » de droite à gauche, parfois de gauche à droite, la demoiselle fait ses courses, à la recherche du prince charmant. Malheureusement pour elle, les rayons sont surchargés de mâles low-cost, à usage unique. D’un côté, qui me dit qu’elle-même est une princesse charmante ? D’accord l’emballage est prometteur mais il faut toujours se méfier des vitrines trop aguicheuses. En tout cas, le survivant assit à ses côtés, pleinement remis de ses émotions, semble moins se poser de question. Le poulain veut séduire la pouliche et je parie 10 euros qu’il n’y arrivera pas. En ce moment, se joue à l’intérieur de sa tête une lutte sans merci entre le courage et la timidité. Les mains crispées sur le siège, les sourcils froncés et la langue coincée au bord des lèvres, sont signes d’une intense concentration. Sa bouche s’ouvre péniblement, il respire fort, ses cordes vocales se contractent, que va-t-il bien nous chanter ?

« Euuuhh… »

Aie. La fille lève la tête de son téléphone et lui lance un regard d’incompréhension.

« Tu m’as parlé ? »

Il est pris de court et est victime de paralysie non seulement physique mais également cérébrale. Ça ne pardonne pas, il vient définitivement d’enterrer ses chances de réussite. Seuls ses yeux peuvent encore bouger et s’agitent dans une tentative désespérée de faire comprendre qu’il ne maîtrise plus rien.

Le docteur Lison fait alors son apparition.

« Madame Paillet ? »

Il s’avère que madame Paillet n’est autre que cette fille « swipeuse ». Visiblement inquiète pour son voisin, elle propose gentiment de laisser sa place. En professionnelle aguerrie, le docteur Lison s’approche sans plus attendre, l’attrape par-dessous les aisselles et l’emmène dans son cabinet. Une larme coule le long de la joue du paralysé… Encore un frère tombé au combat. J’échange un regard avec les quelques hommes de la salle dans une solidarité silencieuse car tous le savent ; cela aurait pu être l’un d’entre nous.

Le spectacle terminé, chacun retourne à sa petite occupation, c’est-à-dire rien pour la plupart. En effet, ils semblent tous particulièrement intéressés par le mur qui leur fait face. Je reconnais que c’est un mur de très bonne facture mais on en fait vite le tour. Les gens sont bizarres.

Un nouvel arrivant vient remplacer notre regretté paralysé. Et il amène son chien celui-là. De la pire espèce en plus, un carlin. Voilà bien un des grands mystères de l’humanité que le carlin. Honnêtement, cette pauvre bête n’a rien pour elle. Elle est moche, ses yeux tentent de se faire la malle, elle pète ou elle rote, cela dépend, et pour couronner le tout, elle est aussi à l’aise avec son corps qu’un poisson hors de l’eau. Mélangez le tout et vous obtenez un des chiens les plus tendances… Remarque ça occupe les gosses, le p’tit terroriste ça le fait bien marrer un chien qui pète.

Mais voilà que notre ami le carlin s’est trouvé un nouveau compagnon de jeu, la vieille dame assise en face de moi. Très discrète, parfaitement immobile, le regard figé sur quelque chose d’invisible au reste du monde, cette petite dame ne fait pas les choses à moitié quand elle va dans une salle d’attente. Je peux vous dire qu’elle attend vraiment. Attention, elle ne patiente pas, elle ne s’occupe pas, elle ne s’ennuie pas ; non, elle attend. C’est une grande qualité qui se perd aujourd’hui. A quoi peut-elle bien penser ? Est-elle en plein monologue intérieur sur la difficulté de sa condition ou au contraire dans une acceptation totale, un état de sérénité absolu ? La grande force de la vieillesse est d’avoir la réponse à la plupart de nos questions et d’arriver à un stade de « je m’en foutisme » assez prononcé. Le vieux a compris qu’il est périmé. Il ne fait plus l’effort de s’intégrer car part défaitiste dès le début. C’est une réaction humaine, le problème est que notre société évolue si vite que l’on devient vieux de plus en plus jeune.

Et ce qui accompagne ce processus est le fait de disparaître, les gens ne font plus attention à vous. Le vieux est face au croisement final de sa vie, à droite l’ignorance, à gauche le mépris. Ne trouvant pas sa place dans notre société, le vieux dérange, coûte de l’argent et le pire de tout, vit de plus en plus longtemps. Comment en est-on arrivé là ? Qu’a-t-il fait pour mériter notre haine ? La réponse est à l’image de notre mode de vie. Nous nous lassons de plus en plus vite, courrons après la nouveauté et sommes en perpétuelle quête d’évolution. Le vieux quant à lui est bloqué dans un mécanisme de lente régression, à contre-courant, ce qui gêne la circulation. Il n’a plus qu’à se ranger sur la bande d’arrêt d’urgence et attendre le grand dépanneur. Parfois, certains décident de rester à contre-sens et klaxonnent à tout va, gueulant plus fort que les autres automobilistes. Ce sont les aigris, ceux qui trouvent les jeunes cons et sont adeptes du « c’était mieux avant ». Enfin, quelques-uns essayent de se remettre dans le bon sens. La manœuvre est laborieuse, prend du temps et peut vite s’avérer pathétique. Mais quand ils y arrivent et roulent à leur rythme, ce sont eux les grands gagnants. Car ils n’ont plus qu’à profiter.

Malheureusement, la dame en face de moi semble stationnée sur le bas-côté depuis longtemps. Elle est absente et n’a pas l’once d’une réaction, même quand le carlin essaye fièrement de féconder son mollet droit. La pauvre bête n’y est pour rien, ce n’est pas faute de s’exciter à grands renforts de grognements. Mais que peuvent bien faire un carlin et son pénis face à la détresse humaine ?

En tout cas ce qui est sûr, c’est que l’on ne s’ennuie jamais dans une salle d’attente.

Extrait de Chroniques d'un rien du tout  de Gabin Vissouze

Tous droits réservés

 

Ce roman est en cours d'écriture. Si le projet vous intéresse, n'hésitez pas à me contacter.